Au milieu du 19ème siècle, les autorités ordonnèrent la fermeture de toutes les fosses septiques privées, engorgées par la popularité croissante du Water Closet. Les particuliers furent contraints de se raccorder aux égouts. Et la Tamise devint en plein centre ville – sans le moindre filtrage – le réceptacle de tous ces déchets domestiques.

Plusieurs épidémies de choléra coûtèrent la vie à des milliers de Londoniens entre 1832 et 1866. La pollution du fleuve connut son apogée en 1858, année dite de la Grande Puanteur (Great Stink) où les chaleurs de l’été rendirent l’atmosphère irrespirable, putréfiée par un infâme mélange de déjections humaines et de déchets industriels.

faraday tamise

Convaincues à l’époque que le choléra se transmettait par la respiration de l’air vicié (miasme) et non par la consommation de l’eau polluée, les autorités se lancèrent dans un gigantesque chantier, confié à l’ingénieur Joseph William Bazalgette (britannique d’origine huguenote, d’où son nom à consonance française): la déviation du déversement du flux des égouts plus à l’est, à travers un imposant dispositif de canalisations souterraines aboutissant à des unités de traitement, pour épargner le centre ville des effluves pestilentielles.

égouts Londres Tamise Bazalgette

Joseph William Bazalgette, 1819 – 1891.

 

La mise en place du système d’égouts fut parachevée en 1875. Le réseau comprenait 1 800 km d’égouts souterrains principaux en briques pour recevoir les eaux usées et 1 800 km de canalisations au niveau de la rue pour capter les matières qui coulaient jusque-là librement avec les eaux usées à travers les rues et les artères de Londres (source: Wikipedia). De gigantesques stations de pompage furent érigées en plusieurs points de part et d’autre de la Tamise pour aider l’eau à s’écouler là où les effets de la gravité étaient insuffisants. Le chantier fut à l’origine des digues (embankments) Victoria, Chelsea et Albert, qui modifièrent considérablement l’aspect du centre ville, reprenant 21 hectares (52 acres) au fleuve, convertis à la surface en routes et espaces verts. 318 millions de briques furent utilisées pour cette entreprise qui nécessita l’excavation de 2,5 millions de m³ .

digue tamise 1867 Londres

Malgré l’introduction d’unités de traitement de plus en plus sophistiquées, le dispositif victorien de Bazalgette continue encore aujourd’hui de déverser chaque année bien malgré lui des millions de tonnes de déchets dans la Tamise, même si ceux-ci n’indisposent plus les parlementaires réunis à Westminster ou les touristes qui scrutent la ville depuis le London Eye.

Comme le rappelle un article du Guardian publié en 2014: 55 millions de tonnes de déchets non traités ont abouti dans la Tamise l’an dernier (2013), l’équivalent de 8 milliards de passages aux toilettes déversés dans le fleuve. Le réseau avait à l’époque victorienne été conçu pour une population de 2,5 millions d’habitants, passée à 4 millions au terme du chantier et à près de 9 aujourd’hui. Lors de fortes pluies, il ne peut tout simplement pas absorber la charge et il déverse le surplus directement dans la Tamise ou ses affluents.

L’accumulation de déchets est telle que de véritables fatbergs se créent périodiquement dans les égouts (« fat » = graisse, « bergs » par analogie aux icebergs). Le dernier fatberg en date (septembre 2017) faisait 250 mètres de long pour 130 tonnes ! Le Musée de Londres envisage d’exposer un tel blob dans ses vitrines pour conscientiser le public sur les enjeux du traitement des déchets.

De nouveaux grands travaux

Le Tunnel Lee, achevé en 2016, permet désormais d’éviter le déversement annuel de 16 millions de tonnes de déchets dans la rivière Lee, affluent de la Tamise. Il sera complété par le tunnel de Thames Tideway, d’une longueur de 25 kilomètres, développé par Bazalgette Tunnel Ltd (Tideway) pour le compte de Thames Water. Comme vous pouvez le voir sur cette illustration, le tracé du tunnel suivra le cours du fleuve.

Thames Tideway Tunnel

Un chantier d’un coût (2012) de 4,2 milliards de livres sterling qui devrait s’achever en 2024, permettant de capter le flux non absorbé par le dispositif original de Joseph William Bazalgette. Un investissement auquel s’ajouteront 675 millions de livres pour la modernisation de 5 stations d’épuration.

 La nature reprend ses droits

Rappelons-nous que dans les années 1950 la Tamise avait été officiellement déclarée « biologiquement morte » tant elle était polluée. Les efforts entrepris en termes d’épuration des eaux usées (et la réduction du volume des déchets industriels) ont permis à la faune et à la flore de se re-développer en quelques décennies. 125 espèces de poissons sont aujourd’hui recensées dans la Tamise maritime, de Teddington à l’estuaire. On a même vu des phoques s’aventurer jusqu’à Chiswick ainsi que des dauphins, à hauteur de Southbank et plus récemment (cf vidéo ci-dessous) à Richmond, 15 kilomètres en amont du centre ville.

Au terme de tous les efforts consentis par Thames Water, il sera peut-être à nouveau possible de nager librement dans la Tamise.

Bains flottants sur la Tamise à Charing Cross

Bains flottants sur la Tamise à Charing Cross – juillet 1875, Illustrated London News.

 

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